Petit séjour dans le Rif

Petit séjour dans le Rif

Depuis l’aéroport, le paysage est splendide. D’un côté la mer, de l’autre la montagne. Au loin, quelques jeunes arbustes habillent les pentes douces caressées par un soleil de printemps. Petit à petit la route prend l’allure d’un serpent qui ondule, allant jusqu’à effleurer le flanc de montagne avant de revenir se plonger dans l’immensité de la mer. Impossible de savoir si un automobiliste arrive en face. Les omniprésentes chaines montagneuses ferment brusquement l’horizon. Dès lors mon imagination, préoccupée par la conduite très hasardeuse du chauffeur de taxi, me laisse entrevoir une fin contre les rochers, ou un plongeon en eau profonde en bateau taxi.

(١) Route de montagne dans le Rif_Cr.Jerome Chesnot

(١) Route de montagne dans le Rif

Au bord de la falaise, des gamins pêchent avec des cannes de fortunes et proposent des poissons de roches, fraîchement capturés, aux automobilistes, d’autres nous font des signes de la main droite, un sceau de figues à la main gauche.

J’arrive enfin à destination : Ahdid, petit village de pêcheurs. La spécialité locale reste de loin la pêche du jour, soit des sardines, soit du chinchard que les pêcheurs savourent en friture aussi bien au petit déjeuner qu’en grillade à l’heure du déjeuner. Ce village avance calmement au rythme de la pêche, seul sujet de conversation des habitants. Ces dernières années, l’été est marqué par la célébration du ramadan, une bénédiction que chacun savoure à sa manière la journée, et le soir, soit en prière sur la grande terrasse de la mosquée, soit dans l’un des trois cafés du village. Les touristes, principalement des enfants d’immigrés d’Europe, n’ont pas encore fait leur apparition. La métamorphose se produit au lendemain du ramadan, avec les plages prises d’assaut. Difficile de cacher la tristesse  de mon grand-père lorsqu’il voit cette occidentalisation accélérée des apparences au pas de sa porte.

Ahdid, vue du ciel au printemps

(٢) Ahdid, vue du ciel au printemps

Arrive le mercredi, le jour du marché. L’occasion pour les paysans d’acheminer eux-mêmes leur production, qu’ils mettent en vente sur les étals du marché. Sur les visages de ces hommes, la sueur remplit les creux du front jusqu’au menton. Ils n’auront d’autre choix que de brader leurs melons et autres pastèques pour quelques centimes le kilo. Ils sont les premières victimes des grandes fermes du sud du pays, subventionnées et qui cultivent sous-serre, qui ont acheminé leur produits deux à trois mois plus tôt. Ici les nappes phréatiques sont vides depuis bien longtemps, et la proximité de la mer rend l’eau des puits trop salée pour cultiver. Le paysan ne peut s’offrir ce luxe d’arriver avant tout le monde pour fixer librement le prix de ses premières récoltes. Il essaye, coûte que coûte, de se démarquer par la qualité de sa production locale. Les formes parfois irrégulières de ses fruits ne peuvent pas toujours jouter avec la beauté esthétique de fruits passés à la cire.

Souk_Al Hoceima_CR. F-X Bodin

(٣) Souk dans le Rif

Je continue mes achats, observant les gens en palabre, comme un étranger. Une dizaine de commerces entourent les étals du marché. Les commerçants ont davantage l’air de recevoir des amis que de traiter avec des clients. Deux hommes dans une échoppe suffisent à la remplir. Qui sont-ils ? Ces gens-là qui bavardent pendant que le propriétaire des lieux coupe, taille ou rabote ? Un ami ? Un client ? Un fournisseur ? Tous parlent, parlent…

En fin d’après- midi, le temps est un peu couvert, je me présente au bord de cette unique route rectiligne pour attraper un taxi en direction d’Al Hoceima, à 20 kilomètres d’ici. Les voitures passent très vite, la vitesse est limitée à 100 Km/h. Loin d’être une exception à la règle, ici comme dans tous les pays méditerranéens, les conducteurs courent après le temps. Ils conduisent à toute allure, gesticulant, klaxonnant, zigzaguant pour éviter les nids de poule lorsqu’il y’en a et zigzaguant encore lorsqu’il n’y en a pas. Ils sont une menace permanente. Les piétons dans ces pays ne survivent que parce qu’ils ont accepté une bonne fois pour toutes qu’un homme au volant est toujours prioritaire.

L’ambiance est tout autre à Al Hoceima, même en cette période de l’année encore calme, où les élèves passent leurs derniers examens. L’été sera très mouvementé, c’est sûr ! Dans la rue qui remonte vers l’ancien marché, mes yeux croisent un homme d’une trentaine d’années, le visage fin, les yeux assez clairs, une barbe d’une dizaine de centimètres coupée de façon rectangulaire, la moustache bien taillée à peine visible. Il s’accroupi au milieu de cette rue commerçante, où cordonniers côtoient les bijoutiers, au côté d’un mendiant d’une cinquantaine d’années dépourvu de bras. Il lui offre un gouter, alternativement lui présentant à sa bouche un gâteau chocolaté, et un jus d’orange frais. Je réalise le simple bienfait d’avoir deux mains pour manger. Je ne cessais de penser à ce geste, au point de questionner mon engagement. Peut-être qu’ils se connaissent, ou que cet homme vient le voir tous les jours ? Non, les deux hommes semblaient appartenir à deux mondes différents mais unis en humanité. Aurais-je été capable de m’arrêter, de prendre le temps nécessaire pour nourrir un mendiant qui n’a ni bras droit ni bras gauche ? Ce geste, si simple que je reproduis chaque jour avec mon enfant…

Dans la rue perpendiculaire qui mène vers le centre-ville, je longe les cafés où des hommes sont assis, certainement depuis le début de la journée. Ce sont des habitués du café, non pas parce que ce mélange noir surchargé de robusta est bon, mais parce qu’ici on ne change pas de café du jour au lendemain, on revient au même endroit car c’est un lieu de rendez-vous pour ceux qui souhaitent vous croiser. Ils discutent de tout, café au lait froid, ou verre de thé à la menthe très sucré. En période estivale, leur passe-temps favori semble être ce spectacle gratuit offert par des hommes dont la seule activité physique consiste à klaxonner, débrayer, freiner, et accélérer au rythme d’un mélange de musiques dont personne ne perçoit le sens. Les moteurs et la musique confisquent la parole, puis la discussion reprend.

En fin de journée, je prenais un plaisir à me balader seul le long de la corniche, qui sera bientôt envahi par la diaspora rifaine, principalement installée en Hollande, France, Belgique, Espagne et Allemagne. J’essayais de comprendre comment ces enfants d’immigrés en Europe, ici descendants de nomades, dont ils aiment chanter les vertus, sont-ils devenus incapables de se déplacer à force de leur propres muscles, atrophiés par l’inactivité ? Ces véhicules qui peinent à avancer dans les innombrables bouchons, sont des prisons d’acier, et de bruit et de pollution pour les promeneurs.

Corniche Al-Hoceima_Cr.MedPix-CC

(٤) Corniche d’Al-Hoceima

Enfin, peu importe, je détourne mon attention pour admirer le coucher du soleil et les bateaux de pêche qui partent au large. Certains sortent à peine du port, d’autres sont déjà très loin.

 

 

Photos:

(١) Route de montagne dans le Rif_Cr.Jerome Chesnot_Flickr_CC

(٢) Ahdid, vue du ciel au printemps CC

(٣) Souk_Al Hoceima_CR. F-X Bodin_Flickr_CC

(٤) Corniche d’Al-Hoceima_Cr.MedPix-_Flickr_CC

 

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